LE DÉSIR OU L’ÉROTISME
Questions à propos du désir !
L’existence humaine est-elle structurée par le manque ? Peut-on voir dans le désir l’essence de l’homme ?Est-ce le corps ou l’esprit qui désire ? Le désir n’est-il pas nécessairement passif ? Peut-on distinguer l’amour du désir ? Le désir sexuel exprime-t-il un besoin Le désir a-t-il la jouissance pour fin ? De quel savoir la philosophie est-elleen quête ? De quoi la philosophie a-t-elle besoin ? Philosopher, est-ce renoncer au désir ? Philosopher, est-ce céder à un désir ? Vaut-il mieux changer ses désirs que l’ordre du monde ? Doit-on souhaiter satisfaire tous ses désirs ? Croire à la réalité de son désir, est-ce nécessairement prendre ses désirs pour des réalités ? Désirer autrui, est-ce attenter à sa liberté ? Le désir est-il spécifiquement humain ? Avons-nous besoin du désir des autres ? Y a-t-il en nous un désir d’obéir ? Faut-il opposer le désir à la raison ? Peut-on attribuer à l’homme un désir d’éternité ? Si le désir est involontaire, est-il déraisonnable de chercher à le maîtriser ? La passion amoureuse : crise ou dangereux délice ? La passion est-elle un obstacle à la sagesse ? La passion est-elle une excuse ? Qu’est-ce qui caractérise au plus haut point l’homme : le désir ou la volonté ? Peut-on distinguer de vrais et de faux besoins ? Le désir recherche-t-il le plaisir, un objet ou d’autres sujets désirants ? Désirer, est-ce une recherche calculée de l’avantageux, ou un goût du risque et de l’excès ? Les désirs : si j’en suis le maître ou s’ils me tyrannisent ? Le Bien, affaire de désir ou de raison ? L’interdit, garde-fou ou provocation ? La loi barre-t-elle le désir ou en est-elle l’arrière-fond ? La drogue et le sexe, souillure bestiale ou matrice de l’amour ? Ne désire t’on que ce qui est beau ? Le désir est-il compatible avec la liberté ? Quelle est la valeur du désir ? Le plaisir est-il l’unique moteur de l’activité humaine ?
Textes sur le désir !
PLATON, Banquet (IVe siècle av. J.-C.) Le dialogue se présente comme une suite d’éloges d’Éros*, le dieu de l’amour. L’un des participants, Aristophane, donne à son discours la forme d’un mythe. Naguère, dit-il, les êtres humains avaient la forme d’une boule, composée de deux têtes, quatre bras, deux sexes, etc... Puis les dieux les ont coupés en deux, « comme des soles », et aujourd’hui chacun recherche l’autre moitié de l’être dont il est lui¬même une section.
Chaque fois donc que le hasard met sur le chemin de chacun la partie qui est la moitié de lui-même, tout être humain, et pas seule¬ment celui qui cherche un jeune garçon pour amant, est alors frappé par un extraordinaire sentiment d’affection, d’apparentement et d’amour ; l’un et l’autre refusent, pour ainsi dire, d’être séparés, ne fût-ce que pour un peu de temps.
Et ces hommes qui passent toute leur vie l’un avec l’autre ne sau¬raient même pas dire ce qu’ils attendent l’un de l’autre. Nul ne pourrait croire que ce soit la simple jouissance que procure l’union sexuelle, dans l’idée que c’est là, en fin de compte, le motif du plaisir et du grand empressement que chacun prend à vivre avec l’autre. C’est à l’évidence une autre chose que souhaite l’âme, quelque chose qu’elle est incapable d’exprimer. Il n’en est pas moins vrai que ce qu’elle souhaite, elle le devine et le laisse entendre. Supposons même que, au moment où ceux qui s’aiment reposent sur la même couche, Hephaïstos se dresse devant eux avec ses outils, et leur pose la question suivante : « Que désirez-vous, vous autres, qu’il vous arrive l’un par l’autre L » Supposons encore que, les voyant dans l’embarras, il leur pose cette nouvelle question : « Votre sou¬hait n’est-il pas de vous fondre le plus possible l’un avec l’autre en un même être, de façon à ne vous quitter l’un l’autre ni le jour ni la nuit z Si c’est bien cela que vous souhaitez, je consens à vous fondre en un seul être, de façon à faire que de ces deux êtres que vous êtes maintenant vous deveniez un seul, c’est-à-dire pour que, durant toute votre vie, vous viviez l’un avec l’autre une vie en commun comme si vous n’étiez qu’un seul être, après avoir connu une mort commune. Allons ! Voyez si c’est là ce que vous désirez et si ce sort vous satisfait. » En entendant cette proposition, il ne se trouverait personne, nous le savons, pour dire non et pour souhaiter autre chose.
Platon, Banquet, 192c-e, trad. L. Brisson, GF, © Éditions Flammarion, 1998, p. 118-119.
LUCRÈCE, De la nature (le, siècle av. J.-C.) Au livre IV de son poème, Lucrèce met en garde contre les dangers de l’amour, en soulignant les souffrances et les illusions dont sont en général victimes les amoureux.
Car la nourriture et la boisson sont absorbées à l’intérieur du corps ; et puisqu’elles peuvent en occuper des parties précises, de cette façon la soif et la faim sont aisément satisfaites. Mais quand il s’agit d’un visage au teint resplendissant, il n’y rien là dont l’organisme puisse se repaître, sinon des simulacres sans substance, pauvres espoirs presque toujours emportés par le vent. De même qu’un homme endormi qui a soif et qui cherche à boire, et à qui on ne donne pas l’eau qui pourrait éteindre le feu qui brûle son corps, fait mentalement appel à des simulacres de boisson et s’épuise en vain, car il a toujours soif alors même qu’il rêve qu’il boit au milieu d’un fleuve torrentiel, de même Vénus se joue des amants avec des simulacres au milieu même de l’amour : ils ne peuvent pas se rassasier en se regardant nus dans l’intimité, leurs caresses ne peu¬vent rien dérober à leurs bras ni à leurs jambes attendris, tandis qu’ils parcourent sans répit leurs corps jusqu’au dernier repli. Quand enfin l’un dans l’autre emmêlés ils jouissent de la fleur de la vie, que déjà leurs corps pressentent le plaisir et que Vénus est là qui vient ensemencer le champ de la femme, ils crispent avidement leurs corps, ils mêlent leurs salives, ils aspirent leurs bouches leurs dents pressées les unes contre les autres ; en vain, puisqu’ils ne peu¬vent rien dérober ici ni pénétrer et passer entièrement dans le corps de l’autre. Car parfois il semble que c’est ce qu’ils veulent faire, et la raison de leurs ébats, tant ils se collent l’un à l’autre avec avidité dans les liens de Vénus, jusqu’à ce que leurs corps tremblants sous la force de la volupté se liquéfient. Quand vient enfin l’éruption du désir accumulé dans le sexe viril, il se fait une petite pause l’espace d’un moment dans cette violente ardeur ; puis la même rage et cette même fureur les revisite, tandis qu’eux-mêmes se demandent ce qu’ils désirent atteindre et ne peuvent trouver quel mécanisme pourra vaincre ce mal : tant ils sont rongés sans répit par cette bles¬sure aveugle. Ajoute qu’ils y laissent leurs forces et qu’ils meurent à la peine ; ajoute que leur vie se passe aux ordres d’une autre. Leur patrimoine pendant ce temps se dissout et passe en tapis persans, leurs affaires languissent et leur réputation vacillante se flétrit.
Lucrèce, De la nature, IV, 1191-1124, trad. originale Pierre-Bertrand Dufort.
VINCENT, Biologie des passions (1986) Le directeur de l’unité de neurobiologie des comportements de l’INSERM expose, à la lumière de travaux expérimentaux sur le cerveau, le substrat chimique du désir sexuel et de l’état amoureux. Il suffit de l’injection, dans une région déterminée de l’encéphales d’une infinitésimale quantité d’un certain produit pour déclencher chez l’animal la séquence complète de son comportement amoureux depuis les travaux d’approche jusqu’à la consommation de l’acte.
Mais l’aventure chimique ne s’arrête pas là. Des dosages ont montré que l’explosion finale du coït s’accompagnait d’une libéra¬tion massive d’endorphine. Ces peptides seraient responsables, par leur action inhibitrice sur les cellules nerveuses de l’hypothalamus, de la satiété sexuelle. Autrement dit, après le peptide du désir, voici assuré, par peptides interposés, le repos du guerrier. [...] Ce qui nous intéresse, c’est de savoir qu’une substance unique appliquée expérimentalement ou libérée naturellement dans le cerveau est capable de déclencher la séquence complète et ininterrompue des actes moteurs infiniment complexes et variés qui constituent un comportement déterminé. [...]
Nous pourrions raconter la même chose à propos des différents comportements passionnels que nous aurons à étudier - faim, soif, colère ou joie -, leur déroulement selon une séquence invariable, leur caractère explosif, envahissant et hégémoniques. La suppres¬sion de ces comportements est peut-être plus spectaculaire encore que leur présence. Nous prendrons pour exemple le triste cas de ces jeunes femmes atteintes d’anorexie mentale. Ce qui caractérise l’affection, c’est l’état de non-faim, de satiété absolue qui pousse les malades à rejeter toute nourriture et les condamne à une maigreur mortelle. Malgré une intelligence conservée, souvent aiguë, toute la personne de l’anorexique est transformée par cette absence irréduc¬tible d’un comportement nécessaire à la vie, non-désir plus fort que le désir, annulation du besoin, refus de connaître sa maigreur, crainte obsédante de la nourriture - exemple type d’une folie pas¬sionnelle négative qui laisse la raison intacte mais incapable de sur¬monter l’obstacle passionnel. [...] Sans qu’on en ait la preuve for¬melle, il n’est pas interdit de penser que quelque élément de nature biochimique est à l’oeuvre dans le cerveau de l’anorexique, qu’il s’agisse de l’absence d’une substance propre à déclencher l’appétit ou, au contraire, de l’excès d’un facteur responsable de la satiété. On voit bien dans cet exemple, en négatif, comment tous les condition¬nements sociaux et culturels qui entourent et organisent la prise ali¬mentaire chez l’homme sont en quelque sorte annulés par une absence fondamentale du comportement. Dans tous les comporte¬ments que nous avons appelés passionnels, on pourra retrouver un noyau dur, invariable et stéréotypé, que l’exercice de la pensée, le langage et les habitudes culturelles ont masqué, déformé, étiré, déplacé, mais qui constitue la structure fondamentale de la con¬duite.
Jean-Didier Vincent, Biologie des passions, © Odile Jacob, 1986, p. 77¬80.
GRANEL, « Irreprésentable présence » (1996) Dans une conférence donnée en 1996 à l’Université de Besançon, Gérard Granel analyse, en commentant certains passages des Confessions de Rousseau, les rap¬ports entre sensibilité, sensualité et sexualité.
Le désir est un universel. Non point parce que « tout le monde désire », ni parce que le désir désire tout le monde, mais parce que, dans le désir, les sexes se désirent pour ainsi dire à travers nous, quelque chose comme l’ordre du monde s’empare de chacun des amants. Car la logique enseigne que l’universel n’est pas en opposi¬tion avec le singulier, comme le général l’est avec le particulier. Nous - nous aujourd’hui - comprenons bien cela quand il s’agit des droits de l’homme : ceux-ci veulent dire (du moins lorsqu’ils ne sont pas confondus avec l’idéologie occidentale) que l’humanité de l’homme est entière en tout homme (singulier) et n’a rien à voir avec les particularités économiques ou culturelles ; qu’elle n’est donc pas à confondre avec la généralisation, d’ailleurs introuvable, de ces mêmes particularités. Mais à coup sûr nous renâclerions à dire la même chose du désir sexuel. Et pourtant... L’honneur qu’il y a à être désiré consiste non en ce que l’on serait « choisi » pour telle ou telle qualité (beauté, intelligence ou autre), mais en ce que l’inqualifiable singularité s’y trouve élevée au rang d’une figure du monde. C’est-à-dire de l’infigurable. D’où la foudre. Les amants qu’elle a traversés goûtent très précisément, dans leur lassitude exquise, le sentiment de l’exister lui-même, sans nulle idée, image ou représentation. Cela crée, non pas des liens, non pas un rappro¬chement, mais presque le contraire ; « presque », parce qu’il ne s’agit pas non plus d’éloignement ni de solitude. Il est impossible de dire ce qui s’éprouve alors, et qui nous réduit effectivement à un silence identique. Quelque chose, sans doute, comme une juxtapo¬sition dans le même, c’est-à-dire aussi le contraire d’une familiarité. Le doigt qui souligne ton visage, qui effleure telle ou telle partie de toi, ne s’assure de rien d’autre que de cette brillance que laisse sur les galets le reflux de la mer.
Gérard Granel, « Irreprésentable présence : la politique de Jean-Jacques », in Les Temps modernes, n° 611-612, décembre 2000-février 2001, p. 18¬19.
ARISTOTE 384-322 av. J.C.
(...) Le fait que tous les êtres, bêtes et hommes, poursuivent le plaisir est un signe que le plaisir est en quelque façon le Souverain Bien (...) Mais, comme ce n’est ni la même nature, ni la même disposi¬tion qui est la meilleure pour tout le monde, ou qui du moins apparaît telle à chacun, tous les hommes ne poursuivent pas non plus le même plaisir, bien que tous poursuivent le plaisir. Peut-être aussi poursuivent-ils non pas le plaisir qu’ils s’imaginent ou qu’ils voudraient dire qu’ils recherchent, mais un plaisir le même pour tous, car tous les êtres ont naturellement en eux quelque chose de divin. Mais les plaisirs corporels ont accaparé l’héritage du nom de plaisir, parce que c’est vers eux que nous dirigeons le plus fré¬quemment notre course et qu’ils sont le partage de tout le monde ; et ainsi, du fait qu’ils sont les seuls qui nous soient familiers, nous croyons que ce sont les seuls qui existent.
Ethique à Nicomaque. Vit, 13. Trad. J. Tricot, Vrin. p.370.
ARISTOTE, 384-322 av. J.-C.
Les arguments qui s’appuient sur le fait que l’homme modéré évite le plaisir et que l’homme prudent poursuit la vie exempte de peine seulement, et que d’autre part les enfants et les bêtes pour¬suivent le plaisir, ces arguments-là sont réfutés tous à la fois par la même considération : nous avons indiqué, en effet, comment les plaisirs sont bons au sens absolu, et comment certains plaisirs ne sont pas bons ; or ce sont ces derniers plaisirs gtie les bêtes et les enfants poursuivent (et c’est l’absence de la peine causée par la pri¬vation des piaisirs de ce genre que recherche l’homme prudent), c’est-à-dire les plaisirs qui impliquent appétit et peine, en d’autres termes les plaisirs corporels (qui sont bien de cette sorte-là) et leurs formes excessives, plaisirs qui rendent précisément déréglé l’homme déréglé. Telle est la raison pour laquelle l’homme modéré fuit ces plaisirs, car même l’homme modéré a des plaisirs.
Ethique à Nicomaque Vil, 14, Trad. Tricot, Vrin, p.371
Georges BATAILLE_ 1937 L’horreur associée au désir et la pauvreté d’un désir que ne redouble nulle horreur ne sauraient toutefois nous détourner de voir que le désir a pour objet le désirable. L’angoisse, quand le désir ouvre sur le vide, -et, parfois, sur la mort- est peut-être une raison de désirer davantage et d’accroître l’attrait de l’objet désiré, mais, en dernier lieu, l’objet du désir a toujours le sens du délice et cet objet, quoi qu’on en dise, n’est pas inaccessible. Par¬lant de l’érotisme, il serait inexcusable de le faire sans en dire essentiellement que l’enjeu en est la joie. Une joie d’ailleurs excessive. (...)
Nul ne saurait douter, quoi qu’il en soit, d’un caractère excessif, exorbitant, des transports de joie que l’érotisme nous donne. Je crois que le scepticisme affiché par un petit nombre de blasés répond soit à l’affectation des propos, soit aux maladresses ou aux mauvaises conditions d’une expérience. Reste à savoir com¬ment la recherche de si grandes joies doit en passer par celle d’hor¬reurs et d’objets répugnants de toute nature.
Ce que j’ai dit précédemment tendait à montrer que l’horreur entrait en ligne de compte et jouait dans l’attraction érotique. J’en ai donné des preuves qui pourraient passer pour suffisantes, mais je n’ai pas encore rendu compte assez clairement des tenants et des aboutissants de ce fait paradoxal. A cette intention, j’énoncerai maintenant une hypothèse qui est peut-être fondamentale.
Je pense que le sentiment de l’horreur (je ne parle pas de l’effroi) ne répond pas, comme le croient la plupart des hommes, à ce qui est mauvais pour eux, à ce qui lèse leurs intérêts. Au contraire, s’ils nous font horreur, des objets qui n’auraient pas autrement de sens revêtent à nos yeux la plus grande valeur actuelle. L’activité érotique peut être immonde, elle peut aussi bien être noble, éthérée, excluant les contacts sexuels, mais elle illustre le plus nettement un principe des conduites humaines : ce que nous voulons est ce qui épuise nos forces et ressources et qui met, s’il le faut, notre vie en danger.
Nous n’avons pas toujours, à vrai dire, les moyens de le vouloir, nos ressources s’épuisent et le désir nous fait défaut (il est tout bonnement inhibé) dès qu’un danger trop inévitable nous concerne. Si néanmoins nous trouvons en nous le courage et la chance suffisants, l’objet que nous désirons le plus est le plus susceptible en principe de nous menacer ou de nous ruiner. Les divers individus supportent inégalement de grandes pertes d’énergie ou d’argent - ou de sérieuses menaces de mort. Mais dans la mesure où ils le peuvent (c’est encore une fois une question -quantitative- de force), les hommes vont au-devant des plus grandes pertes et des plus sérieuses menaces. Si nous croyons généralement le contraire, c’est qu’ils ont généralement peu de force : mais dans leurs limites personnelles, ils n’en ont pas moins accepté de dépenser et s’exposer au danger.
OEuvres Complètes, T. VIII, ©Ed. de Minuit, pp. 89-90.
ARISTOTE, 384-322 av. J.-C. Au sujet des plaisirs du corps, il faut examiner la doctrine de ceux qui disent qu’assurément certains plaisirs sont hautement désirables, par exemple les plaisirs nobles, mais qu’il n’en est pas ainsi des plaisirs corporels et de ceux qui sont le domaine de l’homme déréglé. S’il en est ainsi, pourquoi les peines contraires sont-elles mauvaises ? Car le contraire d’un mal est un bien. Ne serait-ce pas que les plaisirs qui sont nécessaires sont bons au sens où ce qui n’est pas mauvais est bon ? Ou encore que ces plaisirs sont bons jusqu’à un certain point ? En effet, si dans les disposi¬tions et les mouvements qui n’admettent pas d’excès du mieux il n’y a )as non plus d’excès possible du plaisir correspondant, dans les états admettant au contraire cette sorte d’excès il y aura aussi les excès du plaisir. Or les biens du corps admettent l’excès et c’est la poursuite de cet excès qui rend l’homme pervers, et non pas celle des plaisirs nécessaires ; car si tous les hommes jouissent d’une façon quelconque des mets, des vins et des plaisirs sexuels, tous n’en jouissent pas dans la mesure qu’il faut. C’est tout le con¬traire pour la peine : on n’en évite pas seulement l’excès, mais on la fuit complètement ; c’est que ce n’est pas au plaisir excessif qu’une peine est contraire, excepté pour l’homme qui poursuit l’excès de plaisir.
Ethique à Nicomaque, VII, 14, trad. J. Tricot, Vrin.
PLATON, entre 395 et 390 av. J.-C. Calliclès.- Comment en effet un homme pourrait-il être heu¬reux, s’il est esclave de quelqu’un ? Mais voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis en toute franchise, c’est que, pour bien vivre, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroi¬sement possible, au lieu de les réprimer, et quand elles ont atteint toute leur force, être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu’ils éclosent.
Mais cela n’est pas, je suppose, à la portée du vulgaire. De là vient qu’il décrie les gens qui en sont capables, parce qu’il a honte de lui-même et veut cacher sa propre impuissance. Il dit que l’intempérance est une chose laide, essayant par là d’asservir ceux qui sont mieux doués par la nature, et, ne pouvant lui-même fournir à ses passions de quoi les contenter, il fait l’éloge de la tempérance et de la justice à cause de sa propre lâcheté. Car pour ceux qui ont eu la chance de naître fils de roi, ou que la nature a faits capables de conquérir un commandement, une tyrannie, une souveraineté, peut-il y avoir véritablement quelque chose de plus honteux et de plus funeste que la tempérance ? Tandis qu’il leur est loisible de jouir des biens de la vie sans que personne les en empêche, ils s’imposeraient eux-mêmes pour maîtres la loi, les propos, les censures de la foule !( ...) La vérité, que tu prétends chercher, Socrate, la voici : le luxe, l’incontinence et la liberté, quand ils sont soutenus par la force, constituent la vertu et le bon¬heur ; le reste, toutes ces belles idées, ces conventions contraires à la nature, ne sont que niaiseries et néant.
Gorgias, 491-492, Trad. E. Chambry, Garnier, p.235.
PLATON, entre 389 et 369 av. J.-C.
En ce qui concerne les désirs, leur nature et leurs espèces, il me semble que nous avons donné des définitions insuffisantes ; et tant que ce point sera défectueux, l’enquête que nous poursuivons manquera de clarté.
Mais n’est-il pas encore temps d’y revenir ?
Si, certainement.
Examine ce que je veux voir en eux. Le voici. Parmi les plaisirs et les désirs non nécessaires, certains me sem¬blent illégitimes ; ils sont probablement innés en chacun de nous, mais réprimés par les lois et les désirs meilleurs, avec l’aide de la raison, ils peuvent, chez quelques-uns, être totalement extirpés ou ne rester qu’en petit nombre et affaiblis, tandis que chez les autres ils subsistent plus forts et plus nombreux.
Mais de quels désirs parles-tu ?
De ceux, répondis-je, qui s’éveillent pendant le sommeil, lorsque repose cette partie de l’âme qui est raisonnable, douce, et faite pour commander à l’autre, et que la partie bestiale et sau¬vage, gorgée de nourriture ou de vin, tressaille, et après avoir secoué le sommeil, part en quête de satisfactions à donner à ses appétits. Tu sais qu’en pareil cas elle ose tout, comme si elle était délivrée et affranchie de toute honte et de toute prudence. Elle ne craint point d’essayer, en imagination, de s’unir à sa mère, ou à qui que ce soit, homme. dieu ou bête, de se souiller de n’importe quel meurtre, et de ne s’abstenir d’aucune sorte de nourriture ; en un mot, il n’est point de folie, point d’impudence dont elle ne soit capable.
Tu dis très vrai. (...)
(...) -Ce que nous voulions constater c’est qu’il y a en chacun de nous, même chez eux qui paraissent tout à fait réglés, une espèce de désirs terribles, sauvages, sans lois, et que cela est mis en évidence par les songes.
République, Livre IX, 570-572, trad. R. Baccou, Garnier-Flammarion, pp. 321-322.
Emmanuel KANT, 1797
L’intempérance animale dans la jouissance de la nourriture est l’abus des moyens de jouissance, qui contrarie ou épuise la faculté d’en faire un usage intellectuel. Ivrognerie et gourmandise sont les vices qui rentrent sous cette rubrique. En état d’ivresse l’homme doit être traité seulement comme un animal, non comme un homme. Gorgé de nourriture et en tel état il est paralysé pour un certain temps, s’il s’agit d’actions qui exigent de l’adresse et de la réflexion dans l’usage de ses forces. -Que ce soit transgresser un devoir envers soi-même que de se mettre en un tel état, c’est là ce qui tombe sous les yeux. Le premier de ces états qui nous ravalent en dessous de la nature animale même, est habituellement l’effet de boissons fermentées, mais aussi d’autres moyens de s’étourdir, tel l’opium et autres productions du règne végétal, et il est sédui¬sant par le fait qu’il procure pour un moment le bonheur rêvé, qu’il libère des soucis et donne même des forces imaginaires ; mais il est nuisible parce qu’il entraîne par la suite abattement, faiblesse, et, ce qui est le pire, la nécessité de prendre à nouveau du produit qui permet de s’étourdir et même d’en prendre plus.(...)
On prouve dans la doctrine du droit que l’homme ne peut se servir d’une autre personne pour se procurer ce plaisir que sous la réserve particulière d’un contrat juridique par lequel deux per¬sonnes s’obligent réciproquement. Mais ici la question est de savoir si par rapport à cette jouissance ne prévaut pas un devoir de l’homme envers lui-même, dont la transgression est une souillure (et non pas seulement une dégradation) de l’humanité en sa propre personne. La tendance à ce plaisir s’appelle amour de la chair (ou simplement volupté). Le vice qui en résulte est l’impudence, et la vertu en rapport avec ces penchants sensibles s’appelle chasteté qu’il faut présenter ici comme un devoir de l’homme envers lui¬même. (...)
Qu’un semblable usage contraire à la nature (donc un abus) de la faculté sexuelle constitue une transgression de la moralité violant au plus haut point le devoir envers soi-même, c’est ce que chacun reconnaît dès qu’il y songe et cela suscite envers cette pensée une telle répugnance, que l’on tient même pour immoral d’appeler un tel vice par son nom, chose qui n’a point lieu s’il s’agit du suicide que l’on n’hésite aucunement à exposer(...) aux yeux de tous dans toute son horreur. Tout se passe comme si d’une manière générale l’homme éprouvait de la honte d’être capable de faire un usage de sa personne tel qu’il le rabaisse au-dessous de la bête, tant et si bien que l’union charnelle des deux sexes dans le mariage et qui est permise (elle est en elle-même évidemment purement animale) lors¬qu’il faut en parler dans une société policée, demande et exige beaucoup de finesse afin de jeter un voile.
Doctrine de la vertu, trad. A. Philonenko, Vrin, pp.98-100.
Sigmund FREUD, 1910
A-t-on jamais entendu dire que le buveur fût contraint de changer sans cesse de boisson parce qu’il se lasserait d’une boisson qui resterait la même ? Au contraire l’accoutumance resserre toujours davantage le lien entre l’homme et la sorte de vin qu’il boit.
Existe-t-il chez le buveur un besoin d’aller dans un pays où le vin soit plus cher ou sa consommation interdite, afin de stimuler par de telles difficultés, sa satisfaction en baisse ? Absolument pas. Ecoutons les propos de nos grands alcooliques, comme Bôcklin sur leur relation avec le vin ; ils évoquent l’harmonie la plus pure et comme un modèle de mariage heureux. Pourquoi la relation de l’amant à son objet sexuel est-elle si différente ?(...)
Le tort causé par la frustation initiale de la jouissance sexuelle se manifeste dans le fait que celle-ci, rendue plus tard libre dans le mariage, n’a plus d’effet pleinement satisfaisant. Mais la liberté sexuelle illimitée accordée dès le début ne conduit pas à un meil¬leur résultat. Il est facile d’établir que la valeur psychique du besoin amoureux baisse dès que la satisfaction lui est rendue facile. Il faut un obstacle pour faire monter la libido, et là où les résistances naturelles à la satisfaction ne suffisent pas, les hommes en ont, de tout temps, introduit de conventionnelles pour pouvoir jouir de l’amour.( ...)
Aussi étrange que cela paraisse, je crois que l’on devrait envi¬sager la possibilité que quelque chose dans la nature même de la pulsion sexuelle ne soit pas favorable à la réalisation de la pleine satisfaction. (...) Premièrement, en raison de l’instauration en deux temps du choix d’objet avec, entre les deux, l’intervention de la barrière contre l’inceste, l’objet final de la pulsion sexuelle n’est plus l’objet originaire, mais seulement son substitut. Or, la psycha¬nalyse nous a appris ceci : lorsque l’objet originaire d’une motion de désir s’est perdu à la suite d’un refoulement, il est fréquemment représenté par une série infinie d’objets substitutifs, dont aucun ne suffit pleinement. Voilà qui nous expliquerait l’inconstance dans le choix d’objet, la « faim d’excitation », qui caractérisent si fréquem¬ment la vie amoureuse des adultes.
En second lieu, nous savons que la pulsion sexuelle, au début se divise en une grande série de composantes -ou plutôt, provient d’une telle série- dont toutes ne pourront être intégrées dans sa configuration ultérieure, mais devront auparavant être réprimées ou utilisées autrement. Ce sont avant tous les composantes pul¬sionnelles coprophiliques qui se sont avérées incompatibles avec les exigences esthétiques de notre civilisation, vraisemblablement depuis que passant à la station debout, nous avons élevé au-dessus du sol notre organe olfactif ; puis une bonne partie des impulsions sadiques qui appartiennent à la vie amoureuse.
Psychologie de la vie amoureuse, in La vie sexuelle, trad. Berger-Laplanche, PUF, 1970, p. 6à.