Le Trou du diable

Morale et bonheur ?

La moralité du bonheur

C’est acceptable et préférable d’être heureux, mais suffit-il d’être heureux ou faut-il également assurer le bonheur des gens qui partagent notre existence ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que le bonheur, existe-t-il une définition qui puisse plaire à tout le monde ?
Serait-il correct qu’un citoyen profite des services et biens culturels de tous et chacun sans prendre part à cet effort collectif ? Si l’état intérieur de plénitude d’une personne l’oblige à être inactif et inutile socialement, est-ce correct si ainsi il ne redonne rien à la collectivité, si ainsi il ne contribue pas au développement de notre culture ? Pouvons-nous choisir d’être heureux tout en étant inutile pour la bonne marche de notre famille, notre voisinage, notre ville, notre pays, pour cette humanité en nous, celle qui souhaite qu’on marche main dans la main pour l’accomplissement de nos moindres désirs, de nos moindres espérances. Est-il un devoir que de se rendre utile, que de s’efforcer à bâtir un monde meilleur ?

Comment peut-on juger les actions humaines en termes de bien et de mal ?

Est-il nécessaire d’avoir un rêve ou un but précis dans la vie, ou encore peut-on vivre à la manière des bohèmes ou doit-on nécessairement être idéaliste ou encore carriériste ?

Pourquoi juger la manière de vivre de quelqu’un s’il est heureux ainsi ? Parce que ses habitudes de vie pourraient causer du malheur à autrui. Ainsi, si le bonheur de quelqu’un ne cause malheur à personne, nul ne peut juger de mauvaises ses habitudes de vie. Tout bonheur d’une personne qui ne cause aucun tord aux autres semble donc être irréprochable ?

Ainsi, individuellement parlant, une personne pourrait éprouver autant de bonheur à vivre de l’itinérance qu’une personne vivant de la médecine. Les habitudes de vie d’un médecin seraient alors aussi correctes que celles d’un itinérant.

Par contre, collectivement parlant, la médecine semble être plus profitable pour nos civilisations. L’itinérance semble être au contraire plutôt nuisible. Un itinérant semble être en quelque sorte une plaie pour nos sociétés, tandis qu’un médecin semble être plutôt un baume, une félicité ? Par exemple, l’itinérant ne paie aucun n’impôt et ne participe pas à la vie collective, au labeur collectif, soit celui qui assure le progrès et le développement des arts et métiers de nos cultures. Le médecin, pour sa part, y contribue grandement sinon plus que quiconque.

Toutefois, imaginons mille ouvriers à la rue dû à une fermeture d’usine. Du jour au lendemain, ils seraient tous devenus itinérants et nous ne pourrions pas les blâmer, puisque la cause de leur malheur ne serait en vérité que de malencontreuses conjectures sociales.

Cependant, à bien y penser, ils seraient d’abord chômeurs, ensuite ils deviendraient prestataires d’assistance sociale. Pour ses besoins de survivance, l’itinérant semble donc être une personne ne bénéficiant pas de quelconques services sociaux.

Il n’est ainsi ni travailleur, ni chômeur et ni assisté social, politiquement parlant, qui est-il au juste ? Nos itinérants ont-ils au minimum une identité civique, si oui, pourquoi n’ont-ils pas ou pire ne veulent-ils pas l’assistance sociale pour assurer leurs besoins vitaux comme se loger, se vêtir et se nourrir ? Est-ce que des itinérants ont choisi de vivre ainsi ? Est-ce qu’une personne pourvue de bon sens peut réellement choisir de vivre l’itinérance, de vivre ainsi sans assistance ou soutiens sociaux ?

Pour juger ainsi l’itinérant par rapport au médecin, et plus généralement pour ainsi juger de bien ou de mal les choix ou les comportements des autres, il faut bien entendu savoir différencier ce qui est bien de ce qui est mal. Celui qui juge ce qui est mal se base sur quoi au juste ? Certains se basent sur la loi, c’est-à-dire sur les lois d’une organisation et d’un système politique comme les démocrates d’une démocratie, ou les aristocrates d’une aristocratie. Dans nos démocraties modernes les lois représentent par définition la volonté populaire.

Quand on juge du bien et du mal, on peut également s’appuyer sur les principes moraux d’où s’enracinent les lois de notre justice. Comme la règle d’or morale proposant de ne pas faire aux autres ce qu’on ne veut pas qu’on nous fasse.

Pour juger le bien ou le mal de nos actions, nous ne sommes pas obliger d’utiliser les lois d’une justice ou encore les conventions morales d’une religion ou d’une idéologie, on peut aussi se demander si nos actions et nos choix nous guident vers le bonheur ou bien au contraire vers le malheur. On peut se demander si les choix de nos actions respectent la vie comme cette quête du bonheur poursuivie par tous et chacun.

Sous cette perspective, pour juger de bien ou de mal une action, l’ultime critère semble donc être le bonheur. La question serait donc toujours celle-ci : telles décisions ou telles actions favoriseront-elles mon bonheur ? Ainsi est bien tout ce qui favorise notre accomplissement personnel, c’est-à-dire la réalisation des vives forces vitales coulant continuellement dans nos veines.

Par contre, si notre bonheur individuel empiète sur le bonheur des autres, est-il encore assurément bien ? Il existe sûrement une dynamique collective du bonheur où faire souffrir des gens nous empêcherait d’être heureux. Ainsi, le bonheur individuel n’est possible que s’il ne cause pas de malheur à autrui, aux autres humains. Toutes personnes causant du malheur aux autres ne pourraient pas être pleinement heureuses. Est correcte toute personne qui agirait en respectant son bonheur comme ceux des autres. Mais, dans une société aussi complexe que la nôtre, est-il réellement possible de ne jamais causer du tord à autrui ? Les gens du tiers monde souffrent de la faim, comment puis-je manger moralement à satiété si je les considère comme mes semblables, comme mes frères ? En ferions-nous autant s’ils n’étaient non pas seulement humains mais également membres de notre famille ou de notre voisinage ?

En définitive, est-ce que notre bonheur individuel prime sur notre bonheur collectif ? Prenons individuellement le bonheur des gens. La richesse rendrait certains heureux. D’autres trouveraient plutôt leur bonheur au travers une famille. Des gens s’accomplissent également dans leur travail, leur carrière, etc.

Est-il réellement possible d’être heureux sans brimer le bonheur d’autrui ?

Tout d’abord, est-ce possible de définir le bonheur ? Certains l’atteignent dans une vie bohème tandis que d’autres au travers la poursuite d’un idéal, d’un rêve. Certains choisissent même de vivre en itinérant plutôt que de rechercher à développer quelconques talents.

Les personnes sont si différentes les unes part rapport aux autres qu’il est probablement impossible de créer une définition qui satisferait tous et chacun. Est-ce possible d’être heureux sans causer de malheur tels des sentiments d’injustice, de jalousie, de honte, d’arrogance, etc. ?

Tentons pourtant d’esquisser une définition qui puisse contenter tout le monde. Le bonheur semble plus un état intérieur qu’un savoir produit au travers notre relation au monde extérieur. Cet état est peut-être le même pour tous, sans pour autant que tous n’emprunte le même chemin pour y parvenir ? Une multitude de moyens semble être à notre portée pour atteindre notre ultime finalité, le bonheur. Que nous empruntions les dédales de la richesse, de la carrière, de la famille, de l’amitié, de l’amour, du loisir, l’essentiel est d’éprouver ce sentiment de bonheur pouvant meubler les jours de nos nuits en apaisant nos moindres tracas.

Toutefois, ne sommes-nous pas tous redevables envers les membres de notre famille et les citoyens de notre société ? N’avons-nous pas des devoirs envers notre famille et notre société ? Si oui, les actions d’un bonheur purement inutiles pour l’effort collectif ou encore celles d’un bonheur purement égoïstes seraient-elles correctes ou souhaités ?

Que penser du bonheur de ceux se contentant d’être des assistés sociaux en ne cherchant pas d’emploi. Que penser de ceux pour qui bonheur rime plus souvent qu’autrement avec paresse, mensonge et viles plaisirs obtenus sur le dos d’honnêtes citoyens, d’honnêtes contribuables ? Que penser d’un moine bouddhiste méditant toute sa vie sans contribuer activement au développement de la société en conseillant ses concitoyens ou en transmettant sa sagesse par son enseignement ? Aussi digne que puisse être une personne qui méditerait toute sa vie, puisqu’elle méditerait que parce que ses concitoyens lui assurent rempart et culture contre cette hostile nature, ne serait-elle pas ainsi redevable envers ceux et celles qui lui permettent de méditer ainsi, soient nos ouvriers de toutes sortes bâtissant nos écoles, enseignant nos arts et notre histoire, guérissant nos malades, jugeant nos criminels, etc ?

Serait-il correct qu’un citoyen profite des services et biens culturels de tous et chacun sans prendre part à cet effort collectif ? Si l’état intérieur de plénitude d’une personne l’oblige à être inactif et inutile socialement, est-ce correct si ainsi il ne redonne rien à la collectivité, si ainsi il ne contribue pas au développement de notre culture ? Pouvons-nous choisir d’être heureux tout en étant inutile pour la bonne marche de notre famille, notre voisinage, notre ville, notre pays, pour cette humanité en nous, celle qui souhaite qu’on marche main dans la main pour l’accomplissement de nos moindres désirs, de nos moindres espérances. Est-il un devoir que de se rendre utile, que de s’efforcer à bâtir un monde meilleur ?

C’est peut-être pourquoi d’ailleurs nous semblons heureux lorsque nous améliorons notre humaine condition en développant nos humaines facultés. Nous semblons espérer à tout prix vivre et prospérer. Malheureusement certains éprouvent du plaisir lorsqu’ils ont l’impression d’être supérieurs aux autres ? Pourquoi sommes-nous si enclin à la compétitivité collective ? Sommes-nous comme ces animaux se chamaillant pour développer et endurcir les forces de leur corps.

D’ailleurs, est-il réellement possible de savoir si on est heureux ? Le bonheur n’est peut-être qu’une illusion de l’esprit, qu’une chimère ? Le bonheur n’est peut-être qu’une impression. Une impression qui résulterait de satisfactions momentanées se poursuivant longuement dans le temps.

Lorsqu’on désir quelque chose, on veut le posséder. Dans la réalité, quand j’ai un désir, et quand je le comble, est-ce que je suis alors heureux, bien sûr que non puisqu’habituellement, je souhaite aussitôt me trouver un autre désir. Nous semblons désirer le désir, et ainsi nous semblons être un animal insatiable cherchant constamment à combler des manques nous causant pourtant des souffrances, des insatisfactions. Nous sommes perfectibles et c’est en ce sens qu’il nous semble toujours possible de s’améliorer, mais c’est peut-être ce pour quoi nous sommes inlassablement à la recherche de défis, d’épreuves, aux travers lesquelles cependant nous développons sans cesse des aptitudes, c’est-à-dire des facultés qui participent de près comme de loin à cette grandeur humaine qui à tout rompre fait battre harmonieusement les désirs de nos cœurs !?

Sommes-nous inévitablement voué à vivre des états de souffrance puisque nous recherchons toujours le désir ? Mais si immanquablement nous désirons sans cesse les plaisirs de nos désirs, nous cherchons ainsi toujours à combler des manques, à satisfaire des insatisfactions. Plus souvent qu’autrement, nous semblons ainsi passer d’insatisfactions en satisfactions afin de nous améliorer. S’il en est ainsi de la logique du désir, est-ce à dire que nous cherchons inlassablement à nous parfaire ? Est-ce à dire, par conséquent, que pour la plupart d’entre nous, nous cherchons à devenir plus que ce que nous sommes, et ainsi désespérément à être plus que ce que l’on est ?

Sinistre destinée, n’est-ce pas, s’il en était ainsi du désir humain ? Toutefois, est-il possible d’être ce que l’on est et de se satisfaire de cet être que nous sommes ? Si oui, est-il bien de se satisfaire de ce que l’on est, et ainsi de se refuser d’être mieux ou meilleurs que ce que nous sommes dans un temps et un espace donnée ? Est-ce légitime d’agir uniquement en fonction de ce que nous sommes, et non en fonction de celui ou celle que nous pourrions devenir ? Est-il raisonnable et moralement acceptable de se satisfaire de ce qu’on est et ainsi de ne plus chercher à devenir mieux que ce que nous sommes ? Peut-on être cet être que nous sommes sans devenir celui que nous ne sommes pas encore ? Est-il possible de se satisfaire de ce que nous sommes ? Sommes-nous déterminés et destinés à être en perpétuelles devenirs, à jamais insatisfaits de ce que nous sommes ? Est-ce que finalement notre intelligence serait le plus grand de nos maux, puisque c’est bien à travers elle et elle seule que nous nous projetons vers l’avenir afin de devenir mieux que ce que nous sommes présentement ?

Toutefois, est-ce possible d’être satisfait de ce que nous sommes tout en espérant se parfaire infiniment ? Être et devenir ne sont peut-être finalement que les revers d’une même pièce ?

Le bonheur serait toutefois peut-être d’avoir de moins en moins de désirs puisque tout désir est inévitablement lié à des souffrances, à des manques ? Être heureux consisterait peut-être à aimer pleinement celui que nous sommes, et ce, peut importe celui ou celle que nous pourrions devenir !

Les objets de nos désirs évoluent sûrement ? Des passions amoureuses pour une femme où nous devenons souvent possessif, jaloux et contrôlant, nous pensons peut-être assouvir cette soif d’éternité et d’infini qui git en notre âme et conscience ?

La passion de nos désirs mute perpétuellement. Des plaisirs charnels aux joies de l’amitié, nous passons par ces bonheurs qu’offre l’amour. Désirons donc ne plus se déchirer entre l’insatisfaction de nos désirs inassouvis et l’assouvissement de nos désirs satisfaits.

Le bonheur n’est peut-être que le produit d’euphorisantes substances biochimiques. Nous ne sommes heureux que lorsque notre cerveau sécrète une substance nous rendant euphorique, et inversement nous sommes malheureux que lorsque notre cerveau sécrète des substances provoquant en nous de l’angoisse, de la peur, de la douleur, etc.

La conscience de nos joies ou de nos peines ne serait ainsi qu’un épiphénomène, qu’un produit des sécrétions de nos cerveaux.

Mais est-ce raisonnable de réduire ainsi notre bonheur à une réaction biochimique ? N’est-ce pas que trahir l’humanité sommeillant en nous que de réduire les joies de nos bonheurs qu’à de simples sécrétions de nos cerveaux ?

Le bonheur ne serait que sécrétions du cerveau nous permettant ainsi de prendre conscience que nous éprouvons du plaisir ou de la joie. Cet état intérieur poursuivit par tous et chacun ne serait tout compte fait que l’effet d’une sécrétion du cerveau à la fois instantanée et éphémère ?

Soyons prudent, puisque plus souvent qu’autrement nos faux savoirs causent plus de tord que la reconnaissance de notre ignorance.

Ce type de réduction ne peut être que le fruit d’une conception matérialiste et scientifique du monde.

Pouvons-nous limiter de la sorte notre conscience du bonheur qu’aux faits qui sont observables et expérimentables ? Pourtant, des scientifiques constatent que certains effets de la matière dans l’univers sont la conséquence de faits que nous ne pouvons pas observer. Nous en voyons les effets sans pourtant en voir les causes !

Pourquoi serait-il malhonnête de décrire le bonheur en terme biochimique ? Mais qu’est-ce que ce préjugé envers une définition biochimique du bonheur ? En quoi cela nous rendrait moins heureux de savoir que pour garantir son bonheur on aurait intérêt à choisir les comportements qui produisent des sécrétions euphorisantes dans la conscience de son cerveau ?

Le contraire serait peut-être plus dangereux puisqu’imprévisible ? Effectivement, d’un certain point de vue, pour choisir des comportements qui nous procurent du plaisir, il vaut mieux d’abord identifier précisément les comportements qui produisent dans nos synapses des substances euphorisantes que des substances biochimiques qui produiraient de la mélancolie, de l’angoisse ou je ne sais quels autres sentiments désagréables ?

Il vaut mieux s’appuyer sur de telles certitudes scientifiques plutôt que sur quelque chose qu’on ne puisse identifier, expliquer et prédire grâce à l’observation et l’expérimentation. Nous pouvons prédire, expliquer et observer les comportements qui produisent biochimiquement en notre conscience des sentiments de bonheur. Pourquoi ne pas s’y fier, pourquoi renoncer à une telle avancée scientifique et technologique ? Pourquoi plutôt opter pour des idées plus ou moins vagues et incertaines, voir même magiques sinon à tout le moins mystérieuses !?

Malheureusement pour certains et heureusement pour d’autres, le mystère semble nous rassurer plus que le savoir. La dureté du réelle semble être plus douloureuse que l’espérance du mystère. Pour éprouver des sentiments de bonheur, nous sommes probablement ainsi plus enclins aux possibilités du mystérieux qu’aux froides nécessités du réel. Le possible réconforte plus puisqu’il laisse place à l’espérance, tandis que le nécessaire inquiète plus qu’il rassure puisqu’il délimite la réalité en bouchant l’horizon d’impossibilités.

De ce point de vue, les idées mystérieuses sont peut-être plus importantes que les faits observables pour la poursuite du bonheur véritable, soit celui qui est durable, solide, voir imperturbable, constant, permanent... Mais quoi de plus inconstant et improbable que ce qui n’est qu’ignorance, croyance ou possible puisque pas encore connu et réalisé. C’est par ce qui est possible que nous espérons, mais n’est-ce pas qu’au travers le réel que nous agissons. Le mystère du possible et l’évidence du réel semblent donc être tous deux garants de nos aspirations et de nos réalisations, et, par conséquent, de nos moindres bonheurs.

Toutefois, le mystérieux peut-il réellement être plus sinon aussi souhaitable que le connaissable, et réciproquement, le connaissable peut-il être plus, sinon aussi souhaitable que le mystérieux ? Ce qu’il nous est permis d’espérer est-il plus important que ce qu’il nous est permis de connaître ? Pour prendre de bonnes décisions, ne vaut-il pas mieux se fier au connu qu’à l’inconnu, au connaissable qu’à l’improbable, qu’au mystérieux, qu’à l’aléatoire ? Nos certitudes sont-elles plus importantes que nos incertitudes, que tout ce qui pourrait être de l’ordre du mystère, du probable ?

Comment vivre un état de bonheur qu’en ne poursuivant que la vérité et le connaissable, ou qu’en ne poursuivant que le mystérieux et l’inconnaissance, l’indéfinissable, le probable ? Et advenant le cas que nous soyons réellement heureux qu’en ne poursuivant la vérité, n’est-ce pas l’esprit scientifique qui assure les remparts de ce qui est vrai, de ce qui est faux ? Si ce qui nous conduit au bonheur est plus la recherche de la vérité que la recherche d’idéaux mystérieux, pourquoi la science ne pourrait-elle pas à elle seule nous conduire vers le bonheur ?

Ainsi, entre ce que l’on connaît et tout ce que nous pourrions connaître, toutes nos ignorances pourraient-elles logiquement tôt ou tard devenir connaissables, explicables, prédicables ?

Bien sûr que non, l’omniscience est irréalisable puisqu’ on ne pourra jamais objectiver la totalité, l’absolu. C’est impossible de saisir la totalité ou l’absolu. Ainsi il restera peut-être toujours de l’ignorance, du méconnaissable. Le savoir objectif nous donne du pouvoir sur la matière.

Psychologiquement parlant, est-ce des savoirs objectifs qui font grandir celui qui connaît ? Est-ce que les savoirs scientifiques peuvent à eux seuls nous rendre heureux ? Est-ce que l’objectivité peut à elle seule nous rendre heureux ? Est-ce que décrire l’humain au point où nous pourrions ainsi prédire ses moindres faits et gestes nous rendrait heureux ? Est-ce qu’objectiver l’humain au point où nous pourrions le contrôler absolument nous rendrait heureux ? Est-il souhaitable d’objectiver l’humain au point où nos connaissances sur ce dernier soient si exactes qu’on puisse provoquer chez lui n’importe quels types de comportements souhaitables ? Si une telle objectivation était possible et la seule raison d’être, ne pourrions-nous pas asservir quiconque d’esprit faible à nos moindres désirs, utilisant ainsi nos connaissances afin que ses agissements soient ceux que nous aurions choisis car servant tant bien que mal nos moindres plaisirs, nos moindres euphorisations, et ce des plus viles aux plus nobles ?

La gnose, la pierre philosophale, si tant est qu’elle existe, l’idéal philosophique par excellence, n’est-ce pas cette connaissance qui fait grandir celui qui connaît, soit qui libère celui qui connaît comme ceux et celles qu’il connait et qu’il aime. Ainsi, seraient perverses et malhonnêtes, toutes objectivisations qui offriraient, non pas des savoirs avec lesquels nous pourrions libérer l’humain en lui donnant la liberté pour ainsi lui permette de s’épanouir, mais des savoirs qui seraient telles des chaînes avec lesquelles nous pourrions exercer toujours davantage de contrôle sur d’autres humains et humaines, sur nos semblables, sur cet être que nous sommes tous un chacun. Mais peut-être est-ce souhaitable et nécessaire d’exercer un tel contrôle entre nous ? De ce point de vue, ce sont peut-être des connaissances intérieures qui font grandir celui qui connaît. Le scientifique utilise la rigoureuse description de faits observables pour prédire et contrôler le réel, en l’occurrence, pour le psychologue, le comportement des humains et par conséquent leurs choix et leurs désirs.

Pour sa part, le philosophe utilise les raisons de ses intuitions pour bien agir en fuyant et refusant tout ce qui pourrait causer du tord à autrui. Le philosophe recherche et poursuit le bien, et la vérité n’est pour ce dernier qu’un outil comme un autre. Qu’un outil puisqu’il juge mauvais, tout conditionnement ou détermination d’un choix autre que le sien. Le philosophe ne cherche pas à contrôler et prédire le choix de comportements des êtres humains, au contraire, il le libère de ce genre de contrôle en éveillant en lui l’esprit critique, celui avec lequel tout être humain devient imprévisible, incontrôlable, soit libre et affranchi de toute tyrannie, quelle soit politique, religieuse ou scientifique ! La méthode scientifique est un système de contrôle qui par le savoir transforme la nature des choses dont celle de l’humain selon l’intérêt de celui qui sait, tandis que la méthode philosophique est un système de vérification qui par la connaissance vérifie la nature des choses dont les choix des actions humaines selon l’intérêt de tout ceux et celles qui peuvent connaître, l’humanité.

Il est vrai qu’on ne peut pas tout définir scientifiquement parce que même les axiomes de notre logique ne le sont qu’à l’intérieur d’un système. Une logique ne vaut qu’en elle-même et pour elle-même. Analogiquement, peut-être qu’une connaissance pour un individu ne vaudrait que pour lui-même et qu’en lui-même ?

La science a la fâcheuse tendance à vouloir tout objectiver, tout comprendre, tout expliquer, tout prédire, et ainsi elle semble entretenir elle aussi des préjugés envers des jugements qui ne seraient pas vérifiables objectivement parlant. Pour les adeptes du scientisme par exemple, une croyance produirait des jugements insignifiants puisque invérifiables scientifiquement.

Imaginons un père qui batterait son enfant. Imaginons qu’il le batterait parce qu’il a lui aussi été battu enfant, puisque son père comme lui-même fut alcoolique, pauvre et dépourvu d’éducation. Avec ces simples faits observables, il nous est possible de comprendre comment le père a reproduit ce qu’il avait subit lorsqu’il était enfant. Avec des théories en psychologie, il serait même possible de prédire les pères sujets à infliger les sévisses qu’ils ont eux-mêmes subis. Et si l’on se demande s’il est correct de battre un enfant, là on n’aborde la justification. La science n’est pas outillée pour justifier une action humaine. Elle nous aide plus à comprendre le comment que le pourquoi. Elle est excellente pour prédire et expliquer des phénomènes, mais seule la métaphysique ou la recherche des principes de la connaissance ou de l’action permet de justifier que tel savoir est véridique et ainsi naturellement scientifique et objective, ou de justifier que telle action est mal et ainsi culturellement immorale et condamnable.